Mon papa, il adore faire des bonnes affaires. Quand je dis "bonnes affaires",
je veux dire qu'en s'y prenant bien, on pourrait lui faire croire n'importe quoi,
lui vendre n'importe quoi. En fait, il suffit simplement de lui donner l'impres-
sion qu'il a eu de la chance. Qu'il s'est trouvé au bon endroit, au bon moment.
Le point crucial, c'est d'enchaîner les arguments. Qu'ils soient bons ou mau-
vais, il faut juste insister un peu, énumérer telle ou telle qualité, tel ou tel inté-
rêt évident.
Une fois, mon papa est rentré à la maison, il avait un frigo-glacière qui se
branche dans une voiture, accompagné de plein de choses plus ou moins
inutiles dont on ne s'est probablement jamais servi, à tel point que je ne
pourrais pas même les citer. Mais avec tout ça, il y avait une merveille. C'est
un ami à lui qui lui avait vendu le tout, pour 3 fois rien (apparemment). Avec
son frigo-glacière et ses dizaines de babioles, il y avait ... un flipper. Mais pas
un petit flipper d'enfant, qui tient dans les bras, se pose n'importe où, non. Un
beau flipper, un vrai, comme dans les cafés dans les films américains, un
flipper immense, avec des indiens, un trou pour les pièces, une clé qui ouvre
la boîte, un compteur de points qui fait Tacatacatacatac. Un vrai flipper, su-
blime, et qui fonctionnait. Au début il est resté dans le salon, je suis très vite
devenue pro de la petite bille en plomb qui rebondit partout. Mais les élasti-
ques étaient usés, la peinture s'écaillait, il aurait fallu le repeindre, trouver
de nouveaux tendeurs. J'avais promis de le faire, un jour. Puis papa à décidé
que le salon était trop petit, le flipper est donc allé dormir dans la cabane au
fond du jardin. Je n'aimais pas le laisser seul trop longtemps, alors de temps
en temps, je réquisitionnais la rallonge de 30 mètres rangée au fond du gara-
ge, je tendais le fil à travers le jardin, et j'allais jouer un peu avec les indiens.
Un jour, je suis partie en vacances. Peut-être en colo, peut-être chez mamie,
je ne me souviens plus. Quand je suis rentrée, quelques semaines plus tard,
papa m'a dit qu'il avait rendu le flipper, qu'il prenait beaucoup de place, qu'on
en avait pas besoin. Je crois que c'est une des fois ou j'ai été le plus déçue.
C'était il y a longtemps, je crois pourtant que si un jour, j'habite dans une mai-
son, il me faudra acheter un beau flipper, et y peindre des indiens sur des trian-
gles. Il y a des rêves d'enfant qu'on oublie jamais.
(et je n'ai même pas d'images).
Mais j'ai retrouvé des lunettes trop cool.
(des lunettes à papa. Encore.)